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Le film de l’été d’Emmanuel Marre


Critique de Paul Courbin

On a tous en tête des souvenirs de vacances en famille, les interminables trajets en voiture, le soleil cuisant que réfléchissent les pare-soleils, les aires d’autoroutes ultra venteuses... Le cinéma s’y est invité avec l’apparition des caméras pour amateurs, leur 4:3 nostalgique, leur texture passée. On retrouve cette jouissance mélancolique dans Le film de l’été d’Emmanuel Marre, qui aime filmer ces lieux de vacances déceptifs, où l’on regarde le temps passer et la route défiler. Par la rencontre entre un enfant bavard délaissé par son père – beau gosse célibataire archétypal – et un « parrain » loseur dépressif, le cinéaste raconte à la fois la douceur passagère de l’été, en travaillant le son comme un territoire sensible, et la grande angoisse que fait surgir parfois ce genre de trajet. L’été est un espace sans durée, sans lieu, où l’on se téléporte de parkings en hôtels miteux, de circuits de karting en boîtes de camping, sans vraiment se parler, ni se rencontrer. Le film démarre sur une tentative de suicide, d’un personnage qui se sauve d’une mort qui n’aurait pas changé grand-chose, et dont l’angoisse revient inévitablement, comme une chanson de Simon et Garfunkel : déçu dans son amitié, Philippe trouve un étrange répit à son état lorsqu’il se fait père/mère de Balthazar, notamment lors d’une discussion bouleversante où il nous dit que « l’amour c’est comme une maison : parfois il n’y a pas de place pour tout le monde ».

F430 de Yassine Qnia et Au loin Baltimore de Lola Quivoron


Critique de Paul Courbin

Heureux détenteur d’une liasse de billets, Ladhi décide de se payer une journée de luxe, et baratine un loueur de voiture pour se faire un tour de Ferrari. Crânant devant les collèges, tapant la discute à des ouvriers d’un chantier, il se croit maître du monde le temps d’un ride. Il va même jusqu’à faire monter les petits du quartier, aux yeux hallucinés devant la bête ronflante qui vient de débouler dans leur cité. Mais, lorsqu’il s’agit de faire le plein, Ladhi se retrouve bête : confondant Essence et Diesel, il envoie la voiture chez le réparateur, et se prend un sermon drolatique de la part du loueur. Les choses se gâtent quand Ladhi se fait coincer par le propriétaire initial de la liasse ayant servi à financer cette journée gâchée, qui se termine par une baston à coups de taser. F430 nous raconte comment l’industrie de l’image et de la musique, au travers de clips de rap ou des figures iconiques à la Scarface, fabrique des rêves et des postures, que vient parfois désintégrer le réel, où le deal n’est jamais sans danger et où les cités abritent des niches de violence. L’illusion de puissance, jusque dans la mise en scène, que le steadicam vient polisser, est une fiction en soi, que cette fable traite avec douceur dans les yeux de son héros qui finit par l’échapper belle.

A l’inverse, le film de Lola Quivoron, qui débutait à grands coups de moteur et de wheelings, choisit de filmer l’intime, dans un appartement où un père alcoolique somnole, et où un grand frère tente de réparer sa bécane sous le regard émerveillé de son cadet. Choisissant le silence et la douceur des plans, la réalisatrice laisse échapper son sujet en se focalisant sur des gros plans qui masquent la vue, en écartant le regard de l’enfant, qui aurait pu donner à l’engin toute son aura symbolique. S’il est beau et doux, Au loin Baltimore pèche par excès de suggestions, et effleure une image qui aurait pu brûler d’intensité – le regard d’un enfant s’envolant, la nuit, sur la moto de son aîné.

Notre-dame des hormones de Bertrand Mandico


Critique de Imène Benlachtar

Notre-dame des hormones le prouve à nouveau, Mandico ne cherche pas à être consensuel, il ne cherche pas à suivre de quelconques lignes établies. Il est sa propre lignée, et il en établit ses codes.

Désarmant d'invraisemblance, mais armé d’un charme, et d’une audace rare, Notre dame des hormones, nom éponyme d’une bête monstrueuse, difforme mais profondément sexuelle, nous plonge dans le monde de deux actrices. Elles sont ambigües, tout comme leur situation. Sont-elles mortes ? Vivantes ? Sont-elles au paradis ? En enfer ? Ces questions, rétrospectives finalement, ne se posent pas au long du récit, happant le spectateur sans qu’il ait le temps de réfléchir. Il n’y a rien à croire, mais pourtant, on y croit.

Mandico pourrait être rapproché d’une lignée émergente du cinéma français, cherchant le non-conformisme, l’esthétisme avant le fond, et surtout, cherchant à tout prix un tampon revendiquant leur unicité. Mais dans Notre-dame des hormones, l’originalité est tellement là, émanent de tous ces décors, de tous ces plans, qu’elle n’a plus le besoin d’être appuyée. En plus d’être un cinéaste, Mandico est un artisan, Mandico est un créateur. Son univers est si étoffé qu’on ne peut que l’admirer, même si pour cela, il faut réussir à se sortir de ses habitudes de spectateur. Il faut oser aller vers lui, lui faire confiance, et se laisser porter. Votre imaginaire vous remerciera.

Journée blanche de Félix de Givry


Critique de Imène Benlachtar

Journée blanche s’ouvre sur la pénombre d’un lieu incertain, où se muent des personnes tout aussi peu reconnaissables. Puis très vite, le décor est planté, grande bâtisse du sud, deux jeunes adolescents, seuls, demi-frères et soeurs par une union qui semble neuve. Déjà, les poncifs fusent en esprit. Le film a à peine commencé que l’on s’attend déjà à la suite, au plan d’après, au plan final. Malgré tout, on se laisse porter par la vie de ces jeunes gens, qui parlent beaucoup au passé, qui parlent beaucoup des autres, plus que d’eux-mêmes. Ils semblent comme enfermés dans une langue, qui parfois leur échappe pour laisser paraître leur jeunesse intérieure. Tous deux sont abandonnés à une vie d’adulte, dans laquelle ils se complaisent en reprenant ses codes comme le mariage, les enfants, la voix un peu haute pour imiter leurs parents. C’est la naissance du désir, l’un pour l’autre, pour une autre vie, aussi, une autre liberté.

On peut considérer que le cinéma recycle sans cesse les mêmes histoires, convoquant les mêmes sentiments ; l’amour, la curiosité, et les mêmes périodes de vie, le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Félix de Givry choisit donc sa thématique et y plante son décor. Le sud, les cigales, une piscine. Finalement, cette atmosphère, couplée à la beauté du grain de l’image, et aux cadres impeccablement travaillés, prend le dessus, où plutôt prend toute la place puisque c’est tout ce qui reste.

Ce film est beau plastiquement, il nous donne envie, nous aussi, de vivre la liberté des vacances d’été dans le sud tant fantasmé par le cinéma français.

De fait, si vous cherchez un peu de soleil, vous le trouverez, mais ce soleil restera sans chaleur. Traversant seulement votre peau, superficiellement, sans prendre sa place dans votre intérieur.

Journée blanche de Félix de Givry


Critique de Pierre Khazarian

Dans un mas avec piscine, un preux chevalier (adolescent) et sa belle (version aisée) se retrouvent seuls – c'est à dire sans adultes – au milieu de ce décor idyllique . Pour eux, ce sont des retrouvailles et le début de l'été. Il est tentant dès lors de demander aux comédiens de jouer, non pas comme des adultes, mais plutôt à faire l'adulte ; c'est même souvent le jeu des enfants : pour comprendre, ils s'identifient. Parfois il arrive que les peurs resurgissent ; sur ce terrain propice de l'adolescence en proie à ses tourments, le sentiment amoureux se devine, en train d'apparaître. Pourtant, des promesses de la veille (le début de film, où l'on avait entrevu de beaux plans d'intérieur d'une maison mystérieuse), on arrive à l'aplatissement de l'artifice de départ, par un lieu commun, ce lit nuptial, où l'illusion tend à s'effacer dans le ciel du petit matin.

F430 de Yassine Qnia et Au loin Baltimore de Lola Quivoron


Critique de Pierre Khazarian

Dans Au loin Baltimore, Lola Quivoron nous propose une histoire de(s) banlieue(s), où le personnage principal Akro (notez le prénom), motard épris de bruit et d'espace, doit rentrer chez lui, victime d'un coup du sort mécanique. De cette situation, la réalisatrice nous propose un portrait-sans masque-du personnage, pris entre la réparation de véhicule et prise en charge du petit frère, jusqu'ici livré à lui-même. C'est vrai qu'il se dégage une énergie pétaradante du début, ainsi que dans la belle ascension de la tour (qu'on grimpe à pied faute d’ascenseur) ; ensuite, l'arrivée dans un appartement visiblement peu spacieux oblige l'intrigue à se resserrer sur les personnages (gros plans nombreux). Néanmoins, on aurait bien voulu que l'histoire se développât autour de la moto – et surtout, au travers des yeux de l'enfant, enjeu le plus sérieux du film .

On a avec F430 les mêmes données de base, cette volonté de plonger dans l'univers de la « cité » un personnage victime de sa condition (en quelque sorte) et en butte à un radical changement de vie, suite à l'acquisition soudaine d'une grosse somme d'argent.

C'est l'occasion pour Lahdi de réaliser un rêve, et de faire en sorte – c'est là que réside la belle ingéniosité de scénario – de faire tourner l'objet du fantasme dans les rues, curiosité inatteignable aux yeux des habitants de la cité, devenus spectateurs. Faire, du même coup, d'un élément fictionnel une parenthèse documentaire, et pour le personnage un temps particulier pour voir et partager son rêve du moment. L'effet d'immersion du film est alors plus convaincant.

F430 de Yassine Qnia et Au loin Baltimore de Lola Quivoron


Critique de Laura Dejardin

Par quel moyen s’évader quand on a pour tout horizon les murs de sa cité ? Deux réalisateurs, un homme, Yassine Qnia, une femme, Lola Quivoron, ont choisi de mettre au centre de leur récit un engin motorisé, objet de désir pétaradant et rutilant… Voici donc deux scénarios basés sur le même combustible, dans des décors similaires, mais dont les explosions ne produisent pas les mêmes effets.

Dans le film de Yassine Qnia, c’est une Ferrari, la « F430 », qui fait fantasmer Ladhi. Entre toutes, c’est elle qu’il choisit. Mais une fois au volant, comment la rendre désirable ? De déconvenues en actes manqués, notre anti-héros (brillamment interprété par Harrison Mpaya) finit par gagner notre sympathie en retrouvant prise avec la réalité. A l’inverse de son personnage, le réalisateur écarte les effets de manche pour nous surprendre par des retournements de situation amenés avec la réjouissante subtilité de celui qui connaît bien son sujet.

Lola Quivoron en revanche, qui s’attarde de son côté sur un rider tatoué (Clark Gernet,superbe) et son craquant petit frère (Owen Kanga, très belle présence), ne réussit pas à se défaire de sa fascination pour ses personnages. Si la scène intimiste du bain et les gestes protecteurs du grand frère ne manquent pas de nous attendrir, le récit des riders en cavale ne parvient pas à nous faire décoller. Qu’est ce qui aurait pu donner de la profondeur à ce récit ? Un parti pris moins réaliste peut-être, qui aurait vu nos deux héros échapper, tel Peter Pan, à la loi de la gravité, juchés sur une moto volante.

Vous voulez une histoire ? d'Antonin Peretjatko


Critique de Laura Dejardin

Avant que le Covid-19 ne bouscule nos vies en nous obligeant à vivre confinés dans nos appartements, Antonin Peretjatko avait déjà exploré le concept du voyage intérieur. Il y a quelque chose de prémonitoire et délicieusement rétro dans cet assemblage de chutes de films de famille aux couleurs passées, tourné dans des trains et des hôtels du bout du monde, souvenirs, vrais ou faux, dans lesquels il injecterait un désir d’ailleurs.

« Vous voulez une histoire ? Un semblant d'histoire ? Mettez deux femmes dans un train et imaginez que l'une d'elles est rousse», proclame une voix gouailleuse en préambule. Avant de nous emmener à rebours d’un tour du globe loufoque et érotique qui commence par la fin, termine par le commencement, nous permet de rêver à la rousse quand la brune nous accompagne. Et vice versa.

Haramiste d'Antoine Desrosières et Les Filles d'Alice Douard


Critique de Margot Montis

Dans Les filles comme dans Haramiste, Alice Douard et Antoine Desrosières nous présentent, chacun à leur manière, une paire de sœurs. Cette relation ambivalente, faite de tiraillements entre les générations et les cultures, est cependant exploitée avec plus ou moins de réussite.

Solène Rigot, figure de combattante non dénuée d’un trait d’humour, crève l’écran dans Les filles où elle triomphe maladroitement contre son aînée à l’occasion d’un match de football amateur qui a exacerbé leur rivalité. Le titre initial, Les filles aux cheveux longs, a finalement été raccourci mais l’idée demeure. En banlieue pavillonnaire, le deuxième sexe est placé dans un environnement inhabituel, compétitif, énergique et sensuel. La promesse est alléchante, le film maîtrisé, mais il ne nous surprend finalement guère.

Dans Haramiste au contraire, ce sont Souad Arsane et Inas Chanti, toutes deux créditées au scénario, qui jouent avec le feu en interrogeant les interdits. Le dispositif frontal est classique et leur maladresse, sur un sujet qui ne la pardonne surtout pas, transparait. Mais les deux jeunes filles voilées jusqu’au cou se mettent finalement à nues sans tabou dans une grande drôlerie. Le caractère subversif de certains de leur propos - « frères mus' » « frères je m’amuse » - est emblématique d’une époque où l’amour au temps d’internet permet à chacun de se mettre en scène et de remettre en cause les mythes qui nous ont façonnés. Haramiste parvient à nous dérouter et nous offre finalement la bouffée d’air frais que l’on attendait.

Vous voulez une histoire ? d'Antonin Peretjatko


Critique de Margot Montis

Dans Vous voulez une histoire ?, Antonin Peretjatko nous offre, en déconstruisant les chutes de ses films de vacances, une belle expérience sensible. Sa voix off, aux accents godardiens, rit de nous. Ses musiques éclectiques nous ballotent d’un bout à l’autre du monde. On nous balade au fil des saisons, au gré des corps, blond, brun ou roux, et l’on est emporté dans son voyage à travers les sentiments et son idée de la légèreté.

Ses ruptures narratives touchent à l’absurde de la vie. Elles nous invitent à la déroute. L’histoire n’est pas un itinéraire mais un voyage où le bout du monde, et sa terrasse de béton, sont une certaine idée de la beauté. Cette dernière s’offre ainsi dans un instant de grâce à « l’étranger dans un pays étrange ». Le message est passé. Il ne nous reste plus qu’à partir à sa quête, à l’aveugle, puis à se raconter une histoire.

Tant Qu’il nous reste des fusils à pompe de Jonathan Vinel et Caroline Poggi


Critique de Stanislas Koiransky

C’est un film qui fait beaucoup de bruit, au propre comme au figuré. Il a ainsi été récompensé par l’ours d’ors de Berlin en 2014, et il s’ouvre également sur du bruit : le bruit du gravier, des cris et un couteau papillon.

Le métrage emmène le spectateur dans un univers chaotique fait de gangs et de rites de passages – un peu comme « Gomorra » de Matteo Garrone, sauf qu'on est ici dans un imaginaire de clip de rap avec beaucoup d’argent.

Pourtant, le film s’efforce de faire ressentir quelque chose envers ses personnages.

Dommage que le scénario manque cruellement de substance et préfère faire place à une esthétique recherchée. Filmer la violence (et des armes) sans histoire n’a pas trop d’intérêt.

A un moment de l’histoire, le protagoniste principal (Joshua) veut se suicider, sans en dire plus – ce qui qui en soit n’est dérangeant. L’écriture du film ne parle pas de personnages mais bien d’enjeux : comment protéger ceux que l’on aime quand on a prévu de mettre fin à ses jours ?

Mais le film ne répond pas vraiment aux interrogations qu'il suscite. Il préfère se concentrer sur des effets de styles qui impressionnent.

Finalement, les séquences s’enchainent comme un zapping télévisuel : une scène de tabassage, avec un fusil à pompe qui passe de main en main – une séquence qui fait penser au génial film Hobo with a shotgun de Jason Eisener, dans lequel il y avait également un fusil à pompe.

Puis vient la fin :un petit déjeuner solitaire, un fondu enchainé et un gang à vélo.

En somme un film qui contient une imagerie très référencée, qui prend le pas sur le scénario. Un gang des armes et un suicide, Tant qu’il nous reste des fusils à pompe de Caroline Poggi et Jonathan Vinel est un film qui se veut visuel et manque de profondeur. Beaucoup de bruit pour peu d’histoire.

En espérant que leur prochain film raconte plus de choses avec un visuel autant travaillé.