Effraction, dedans / dehors : à travers le miroir

Editorial par Pascale Cassagnau

« Puis une ressemblance négative existe entre eux, trop éveillés, qui essayent par effraction de s'introduire dans le rêve, et moi, qui dors debout, et qui essaye de m'introduire par effraction dans la réalité. » Jean Cocteau, Poésie critique, Monologues, 1960.

Les projets lauréats présentés au Ciné 104 à Pantin se disposent en autant de dispositifs multiples d'effraction, construisant des passages d'un ailleurs à un ici, d'un dedans vers un dehors, de manière réversible. La disposition des séquences, la structure en mosaïque des fragments de récits et des images adresse au spectateur un pacte de lecture en un va et vient continu mais néanmoins non linéaire.
Cet effet de bascule n'est pas sans rappeler les aventures auxquelles sont soumis les personnages d'À travers le miroir de Lewis Carroll. « 'Ce salon-ci n'est pas tenu aussi bien que l'autre' se dit Alice, en remarquant que plusieurs pièces du jeu d'échecs étaient tombées parmi les cendres du foyer ; mais un instant plus tard, c'est avec un bref 'Oh' de surprise qu'elle se mettait à quatre pattes pour les mieux observer. Les pièces du jeu d'échecs déambulaient deux par deux ! ».
La figure de l'échiquier constitue ici l'architecture même du territoire de la fiction et la structure du voyage d'Alice à travers le miroir, d'effractions en effractions.
Les œuvres multimedia qui composent cette programmation organisent également leurs espaces en jeux de marelle éclatée où des géographies étranges côtoient des flux d'images hypnotiques.

De l'effraction à l'affection

Présentation de la sélection par Rodolphe Olcèse et Bidhan Jacobs

Les projets retenus pour cette programmation nouveaux médias du Festival Côté court répondent à un double principe. D’une part, lever un pan sur la diversité d'œuvres à laquelle ouvrent les dernières technologies numériques dans le champ de la création audiovisuelle inventive et ultracontemporaine. Et de l’autre, révéler peut-être un courant collectif des années 2010 expérimentant les nouveaux médias sous l'angle critique de l’effraction. Cette notion d'effraction permet de penser ensemble les techniques spécifiques que chaque projet déploie. Elle éclaire, par ailleurs, le désir de ces artistes d'introduire dans les technologies, de force ou avec astuce, ce qui ressort de l'humain – pour le moment encore – à savoir le corps, le psychisme, les affects, les sensations et sentiments.

Cette notion d’effraction est polysémique. Brièveté du mouvement, intrusion, violation, bris, fracture ou rapt, faire effraction entraîne toujours une déconstruction et une reconfiguration radicales de notre rapport au monde et aux autres, pour révéler en eux des possibilités de sens, de compréhension et de figuration inédites, où réalisme et onirisme ne cessent de se conjuguer. Les œuvres retenues dans ce projet curatorial, conçu à la fois sous forme de sites web et de dispositifs, rencontres et participations publiques, déplient les multiples dimensions de l’effraction et déploient les formes foisonnantes de l’affection.

C’est au titre du tramage des formes que se présente le projet proposé par Valery Grancher, un Site d’artiste qui donne une vue synoptique sur un travail qui se développe depuis plusieurs années. L’œuvre de Valery Grancher inscrit dans des espaces multiples – écrans, installation, photographie – une sensibilité informée par les nouveaux outils, dans une démarche simultanément plastique et politique, qui repose sur des tentatives de fractures de la sémantique du visible, que nous sommes ainsi invités à embrasser d’un nouveau regard. Les formes produites par les réseaux informationnels que nous exploitons quotidiennement viennent nourrir des lignes proprement picturales à même d’affecter, c’est-à-dire de modifier, mais aussi de plier cette envahissante et préoccupante reprise du réel par le numérique à notre sensibilité.

The Pirate Cinéma de Nicolas Maigret, pour sa part, met en évidence l’intrusion, la massivité et la brièveté particulièrement saisissantes avec lesquelles les images des industries culturelles nous investissent aujourd’hui, et vient défaire toute relation que nous pourrions chercher à instaurer avec elles. Reposant sur un dispositif de capture en temps réel de fragments de flux de partage et de téléchargement de torrents, cette œuvre agit comme l’ouverture d’une serrure par laquelle nous pouvons jeter un coup d’œil sur le torrent d’images mobiles échangées sur le Web. Des images parfaitement identifiables mais fugaces, inscrites à la fois dans un imaginaire collectif en train de se faire et dans une forme réticulaire parfaitement instable, où toute relation avec d’autres images se fait et se défait aussitôt, toute mémoire est impossible, retirant à l’image ses fonctions anthropologiques, pour en faire une puissance disruptive qui agit au moyen de l’écran. Cette pièce célèbre à la fois la violation des droits de propriétés rendues possibles par les réseaux pair à pair, et donc le partage sans limites et gratuit de tout film, mais souligne que, loin d’être un instrument libertaire, les bit-torrents prolongent majoritairement la consommation d’images. Cependant, Nicolas Maigret tend le miroir nécessaire au spectateur pour une possible émancipation.

Cette collision entre plusieurs ordres de représentation est également au travail dans Tour-Réservoir, web-série générative de Jean-Michel Bruyère qui invite les habitants d’un quartier populaire du Havre à se représenter eux-mêmes dans une œuvre labile et en expansion constante. En alimentant un réservoir d’images par des séquences qui les mettent en scène, les uns et les autres s’inscrivent dans un dispositif de montage aléatoire qui, par un jeu d’associations visuelles et sonores inépuisable, pulvérise en un sens cette image construite de soi pour la porter au-delà d’elle-même, en l’inscrivant dans une forme infiniment modulable où chacun est un visage pour l’autre et lui-même.

Ainsi, l’enjeu est-il bien, par l’effraction, d’inventer des images plus exactes du réel, et donc littéralement de l’imaginer. Cette tentative d’expliciter les liens entre réel et imagination se trouve au cœur du Voyage à Kullorsuaq de Sébastien Betbeder qui se présente comme le journal filmé d’un film sorti en salle en 2016 : Le voyage au Groenland. Il s’agit pour cette œuvre de documenter, sur un mode burlesque et en réinventant le quotidien d’un tournage de cinéma, la mise en récit d’une région lointaine. Textes et images cohabitent dans ce projet qui relève à la fois de la web-série, du documentaire et du récit de voyage. Cette pièce singulière introduit ainsi une effraction des registres les uns dans les autres, à même de figurer l’activité psychique à l’œuvre dans notre perception de la complexité du monde.

L’effraction prend alors un sens nouveau et nous fait pénétrer dans les régions de la vie intérieure, tel L’autre de l’autre de Fred Périé et Franck Gourdien, où temps réel et virtualité de l’image cohabitent dans un même écran. Cette œuvre procède à une inversion et une extension des fonctions de l’écran de cinéma qui est transformé simultanément en miroir de soi et en fenêtre ouverte sur l’autre. Les spectateurs présents dans la salle peuvent informer et modifier directement l’image projetée, dans laquelle ils se voient, parmi des récits intimes effectués par d’autres également présents dans l’image, mais absents de la salle. L’espace public et partagé de la salle traditionnelle est ainsi entièrement ouvert, prolongé, augmenté ; de même, l’expérience du spectateur, mise en boucle de rétroaction, est-elle amplifiée, puisqu’il se retrouve dans cet état paradoxal de figurant, d’acteur et de spectateur de soi et des autres. Cette pièce offre des formes inédites et bouleversantes de l’empathie.

Proxima, un film en VR réalisé par Mathieu Pradat, nous plonge dans un espace sans repères où le récit est construit par une source lumineuse, toujours à portée de main et pourtant inaccessible, qui ouvre un espace clos en nous invitant à la suivre, à la rencontre de personnages mystérieux autour duquel le film se déploie. Cette immersion dans un univers à la fois angoissant et traversé par une lumière énigmatique nous jette de l’autre côté du miroir, dans les méandres d’une imagination qui, en se débarrassant de toute motivation narrative apparente ou affichée, donne une épaisseur réelle à un cheminement imaginaire par lequel un environnement sordide se prête à une transfiguration à la fois monstrueuse et magique.

La ligne que dessinent les six projets retenus se diffracte en de multiples sens, manifestant les puissances du numérique que les artistes contemporains actualisent pour inventer, par la reprise en main de technologies dont le développement ne se laisse pas inquiéter par le devenir de la sensibilité humaine, de nouvelles manières d’être au monde. Les expériences proposées ici cherchent donc, par l’effraction, à créer des brèches vers l’affection en tant qu’aptitude à entrer en résonnance avec le réel et à manifester des sentiments d’attachement à soi et aux autres. C’est aussi ce que font les films de Frank Smith réunis sous le titre des Films du monde, qui rejoignent cette programmation sous la forme d’une séance numérique ouverte pendant toute la durée du festival, ou le Forum des rêves d’Olivier Bosson, qui ouvre l’écran au déploiement d’une sensibilité où le fantastique et le quotidien s’embrassent pour élaborer une fiction proprement abyssale par les ressources personnelles et oniriques qu’elle parvient à mobiliser.

Côté court et les formes émergentes

Depuis son ouverture aux films-essais, qui a largement contribué à renouveler la programmation et à inscrire notamment les documentaires de création dans sa ligne éditoriale, le festival Côté court voit passer de nombreuses propositions qui questionnent les formes filmiques classiques et signalent des possibilités nouvelles en termes de narration et d’expérience de l’image. Les précédentes éditions ont également donné lieu à des focus plus directs sur des projets qui se donnent comme des œuvres multimédia qui s’inscrivent pleinement dans le champs des formes émergentes. C’est ainsi que le festival a proposé l’an dernier à Frédéric Danos de partager avec le public du festival sa web série « J’ai mis 9 ans à ne pas terminer » : ce projet original qui navigue entre cinéma documentaire et récit familial est fondé d’un point de vue formel sur le court-circuitage de l’espace Internet, en rendant les ressources filmiques sur lesquelles il repose disponibles pour un seul et unique internaute.

Nous voulons aujourd’hui accentuer cet effort tourné vers les formes de cinéma émergentes en ouvrant une section compétitive dédiées aux projets « nouveaux médias », et en menant plusieurs actions de programmation et de réflexion pour accompagner ces projets et apporter un éclairage conséquent sur ces nouveaux outils, dont nous constatons chaque jour davantage à quel point les cinéastes peuvent s’en emparer.