The Pirate Cinéma (online)

de Nicolas Maigret

L'installation vidéo The Pirate Cinema est un système automatisé qui intercepte en continu les torrents vidéos les plus téléchargés à travers les systèmes d'échanges pair à pair. Les données ainsi interceptées (des fragments de films, clips, séries, parfois reconnaissables, parfois incomplets) sont immédiatement projetées, permettant ainsi de visualiser en direct l'activité du réseau. The Pirate Cinema transforme les utilisateurs du réseau BitTorrent en contributeurs d'une composition globale...

"Le projet retenu pour la sélection de Côté Court est The Pirate Cinema. C’est un travail qui a commencé en 2011-2012. La question de l’époque était liée à la génération à laquelle j’appartiens : il me semblait que cette génération avait un rapport très particulier aux questions de piratage, de copie, d’échange, d’appropriation, etc, et que sans doute il s’agissait de quelque chose d’assez spécifique à ce moment historique. A tel point que je pense que cela affecte aussi bien notre manière de nous cultiver, de travailler, notre accès à différents types de fichiers, et ce à différents niveaux dans la complexité de nos quotidiens. Cela me paraissait essentiel de trouver un moyen de développer un projet qui vienne se focaliser sur cette question. Un second niveau qui peut venir contextualiser ce projet, c’est que depuis le tout début de la vulgarisation du peer-to-peer, disons dans les années 2000, au moment où le processus est devenu très populaire, des compagnies ont œuvrées à collectionner des adresses IP – spécifiques à chacun des utilisateurs – pour monter des poursuites judiciaires pour le compte de tel ou tel ayant droits ou telle ou telle compagnies. Ils utilisaient tout simplement une des spécificités du protocole pair à pair : pour faire fonctionner de manière fluide ce protocole, il faut connaître l’adresse personnelle de chacune des personnes avec qui se mène cet échange. Donc, au cœur de ce processus, résidait la possibilité de le surveiller ou en tout cas d’être grandement conscient de ce qui s’y passe. Depuis à peu près 2004 et jusqu’à aujourd’hui, des compagnies travaillent pour les grands groupes et fournissent ces informations. D’un point de vue stratégique et tactique, il était intéressant de renverser cette même mécanique pour en révéler la vitalité, le dynamisme, le contenu des échanges, leur géographie, leur provenance et leur position. Sur le plan plus filmique, cela m’a semblé être une manière de réinvestir une réelle expérimentation sur la matière. Une matière peut-être moins filmique, comme cela avait pu être le cas dans l’histoire du cinéma expérimental, que vidéographique, avec des problématiques de compression, de fragmentation de fichiers, puisque les vidéos sont échangées par petites pièces d’une ou deux secondes, qui nous arrivent de manière complètement désordonnée depuis des pairs (d’autres utilisateurs aux quatre coins du monde) pour être ensuite ré-agencés. Cela donne une facture très particulière liées à la nature des échanges, à leur temporalité, leur répartition dans le temps : ce sont tous ces niveaux qui sont rendus visibles dans mon installation, en montrant les flux tels qu’ils sont consommés en temps réel."
Nicolas Maigret, propos tenus lors de la table ronde sur les nouveaux médias, organisée à La Colonie le 29 mai 2017.

A propos de Nicolas Maigret

Nicolas Maigret rend perceptible les enjeux et caractéristiques internes des technologies à travers une exploration de leurs dysfonctionnements, états limites ou seuils de rupture. En tant que curateur il a initié la recherche Disnovation, menant un ensemble de stratégies déviantes et d’activités symboliques face à la « propagande de l’innovation ». Il a co-fondé le collectif Art of Failure en 2006 et enseigne actuellement à Parsons School Paris.