Voyage à Kuloorsuacq

de Sébastien Betbeder

Le Voyage à Kullorsuaq a accompagné pendant 9 semaines la sortie du programme de moyen métrage, Inupiluk Le film que nous tournerons au Groenland, diffusant chaque semaine un nouvel épisode d'une mini série, un journal de bord du tournage et des contenus documentaires, permettant dans le même temps d'être un élément promotionnel pour le programme cinéma alors diffusé en salles et un catalyseur pour les spectateurs du long métrage à venir.

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"Voyage à Kullorsuaq, c’est le nom du village le plus excentré du Groenland, au nord extrême. C’est un des derniers villages traditionnels de chasseur d’ours et de phoques. L’aventure de ce projet est née en 2014 alors que je venais de finir mon précédent long-métrage et que je n’avais pas l’intention de poursuivre immédiatement sur un autre projet de cinéma. Un matin, j’étais dans les locaux de la société de production qui accompagne mes films – Envie de tempête – et j’ai croisé le frère de mon producteur, qui s’appelle Nicolas Dubreuil (je l’évoque car il est à la base du projet qui nous réunit aujourd’hui) et qui est explorateur. Il vit là depuis maintenant vingt-ans, et il se trouve qu’il a trouvé un peu d’argent pour faire venir en France ses deux meilleurs amis chasseurs d’ours qui habitent ce village et ne l’avaient jamais quitté. Ole et Adam devaient arriver dans trois semaines suivantes et mon producteur me demande si cela m’intéresse de garder une trace de leur séjour en France. Evidemment, cette opportunité a rejoint à cette époque-là des préoccupations purement cinématographiques, touchant la question du réel et de la fiction et la préoccupation de fabriquer des films de fiction à partir de personnages qui «interprètent» leur propre rôle. J’ai donc accepté cette proposition. D’un point de vue matériel, je n’avais pas le temps de monter un dossier et de demander des financements. J’ai aussi eu très peu de temps pour écrire le scénario, mais je m’y suis attelé malgré tout, et là l’idée me vient que pour que ce film marche, il faut que je parte dans l’aventure avec deux comédiens. Je fais appel à un comédien avec lequel j’ai déjà travaillé, Thomas Blanchard, et à un deuxième que je connais d’une autre expérience, Thomas Scimeca : je leur demande de devenir les hôtes d’Ole et Adam et d’être la caution fiction de ce projet. Le film s’est fait. Il est devenu un court-métrage qui s’appelle Inupiluk, un mot inuit qui signifie «gangster», ou plus précisément «chenapans». C’est d’ailleurs le nom que porte Ole et Adam dans le village où ils vivent. A la fin de ce film, qui dure 30mn, Ole et Adam proposent aux deux Thomas de faire le voyage inverse et de venir à Kullorsuaq. Je me dis alors qu’il y a un projet de cinéma encore plus fou à développer, en continuité de ce court métrage, et qui consisterait à répondre à cette invitation en allant faire un long-métrage dans ce village et dans les mêmes conditions de travail, avec cette même nécessité de confronter le réel et la fiction. Deux ans et demi après, avec mon producteur, nous avons réuni les fonds pour financer ce film qui s’appelle Le Voyage au Groenland. Lorsque l’idée a pris forme, nous nous sommes dit avec le distributeur du film et la société de production que nous allions vivre une expérience assez inédite, pour nous mais aussi de manière générale puisqu’aucun film de fiction n’avait été fait sur ce territoire, à l’exception de Nanouk l’esquimau de Flaherty. Je me pose alors la question de la diffusion d’un film au cinéma aujourd’hui et il me semble alors intéressant de la penser comme un processus expérimental et d’accompagner ce long-métrage de tout un pendant «transmédia» - pour le dire très vite, car j’ai moi aussi tout un problème de vocabulaire lié à cela. Je ne savais pas très bien ce que cette intuition voulait dire, mais je savais que j’avais deux personnes, Thomas et Thomas, qui étaient un peu mes doubles, et qui allaient vivre cette aventure dans le grand nord pendant cinq semaines. Qui plus est, ces deux personnages existaient déjà avec Inupiluk.
Se construit alors un processus qui se déploie selon plusieurs arborescences : d’abord, une web-série, qui s’appelle «Thomas et Thomas vont au Groenland», en dix épisodes, cinq qui racontent les préparatifs à Paris, et cinq épisodes tournés là-bas, en parallèle du tournage. Il y avait cette idée vraiment terrifiante et excitante à la fois de continuer à faire vivre des personnages sans déflorer le long-métrage, entité à part entière qui n’aurait pas besoin de la web-série pour exister. Il ne fallait donc pas spoiler l’aventure des Thomas là-bas avec cette web-série. Puis, il y avait un autre pan qui était un journal de bord, le pari étant que je tienne quotidiennement pendant cinq semaines de tournage ce journal qui racontait les journées de tournage du long-métrage. Ce journal vidéo se tournait dans le gîte dans lequel nous étions, mon équipe et moi. J’avais tous les soirs un invité qui venait face-caméra avec moi, qui pouvait être un des techniciens du film ou un des deux Thomas. C’était aussi un projet très intéressant où se mélangeait l’expérience du tournage et ces personnages, Thomas et Thomas, qui étaient à la fois comédiens de mon film et personnages de la fiction. Le troisième temps de ce projet était une partie purement documentaire, réalisée par un garçon qui nous accompagnait et qui s’appelle Hugo Jouxtel, à qui j’ai demandé d’aller voir certains villageois. Il avait une carte-blanche pour mener un travail documentaire qui pourrait être un à côté du film. Tous ces éléments-là étaient mis en ligne avec un décalage d’une semaine par rapport à ce qu’on vivait mais dans une idée de direct malgré tout puisque nous travaillions au Groenland : nous tournions, nous montions, et nous envoyions le contenu sur une plateforme internet encore consultable aujourd’hui. Il y avait donc aussi la volonté de regrouper une communauté, pour employer des mots «transmédia», qui aurait une première approche de ce qu’allait être le long-métrage de cinéma qui allait sortir un an plus tard. Le film est sorti le 21 novembre 2016, et à cette occasion nous avons réactivé ce projet qui était en sommeil depuis la fin du tournage, un mois avant la sortie du long métrage, en réinvestissant le processus qui consistait à activer les contenus cinq semaines avant et cinq semaines après."

Sébastien Betbeder, propos tenus lors de la table ronde sur les nouveaux médias, organisée à La Colonie le 29 mai 2017.

A propos de Sébastien Betbeder

Sébastien Betbeder est un cinéaste français né en 1975 à Pau dans les Pyrénées atlantiques. Après son diplôme à l'école des Beaux arts de Bordeaux, il intègre le Fresnoy, Studio National des Arts Contemporains. Il réalise ensuite plusieurs films dont 'Nu devant un fantôme' (à partir des lettres de Kafka et Miléna Jesenska) en 2004, 'Les mains d'Andréa' en 2006, 'La vie lointaine' en 2008. Son premier long- métrage 'Nuage' (en compétition au festival de Locarno) est sorti en salle en 2007. Les Nuits avec Théodore son second long-métrage a été sélectionné au Toronto International Film festival et dans nombreux autres festivals. Il est sorti en salles en mars 2013. Il écrit également des fictions pour France Culture ('les yeux ouverts à attendre le jour', 'La Terre Tremble (c'est ce qu'elle a de mieux à faire)' ?) et, parfois, enseigne (Haute Ecole d'Art et de Design de Genève entre 2008 et 2012 ?).